J’ai une certitude. Je crois que cette campagne est fondamentalement politique. Un évènement hors-norme dans l’histoire de la Ve République. Jeune, je ne peux me remémorer que les trois dernières élections. Que ce soit celle qui confrontait Jospin à Chirac, Royal à Sarkozy, j’avais la sensation d’assister à un simple concours de personnes. « Ah, il est beau, il est charismatique, il est déterminé » « Je l’aime bien. Elle parait jeune. Elle parait sincère. Elle change des autres ». En ne laissant le choix qu’aux traits de caractère, on écartait toutes possibilités de véritables débats de fond politique. Vous savez, ceux que les journalistes aiment caractériser de « digne de la 3e République ». D’ailleurs, une habitude fut prise. Quand un homme ou une femme — trop rarement — cassait le ronron de starification, on le cataloguait aussitôt « de député de la 3e République ».
Avouez qu’à la seule évocation de cette expression, vous comme moi, nous imaginions des hommes, le ventre dodu, la barbe grisonnante et le verbe haut. Les journalistes et nous, nous oublions que dans ce régime parlementaire, certains des plus beaux débats de la République ont raisonné. On était loin des questions d’hallal… Sous cette IIIe République, honnis par les médias, méprisés par certains, oubliés par d’autres, on y entendit résonner la voix de Clémenceau s’opposer à Ferry sur la question de la colonisation. On y perçut, avec un ton grave, Hugo défendre la valeur de la vie humaine, s’opposant ainsi à la peine de mort et appelant à la seule « exécution » qu’il vaille, celle de la misère. On pouvait y voir Jaurès, les mains sur le pupitre, les yeux tournés vers les étoiles qu’il souhaitait rallumés, expliquer comment le socialisme était la seule voix d’émancipation pour l’humanité. C’est dans cette 3e République que la séparation de l’Église de l’État fut exécutée. C’est dans celle-ci que le droit d’association fut enfin reconnu, les congés payés adoptés…
J’évoque rapidement ce passé, car je me disais que jamais je n’allais connaitre de véritable débat de fond. Comme si, la politique n’était vouée qu’à la gestion et à la gesticulation. Mais, avec cette élection, j’ai l’agréable surprise de voir que création et ambition riment à nouveau avec politique.
Ecoutez, en quelques semaines, de nouveaux mots sont apparus sur le débat publique. Tous prononcés à l’origine par le Front de Gauche, aujourd’hui, ils sont repris par ceux qui s’acharnaient hier à les combattre. À l’exemple de Louis XVI portant la cocarde tricolore, on entend Sarkozy parler « d’imposition des exilés », Hollande évoquer une taxation à 75 % des plus riches. La désobéissance européenne, méthode de rapport de force et de gouvernement du FdG, est même proposée comme une nécessité par le président sortant qui a pourtant fait de la soumission des traités un préalable supérieur à la démocratie et à la souveraineté…
Les entendre dire ces mots à simple but électoraliste, nous pourrions nous en désoler. Il est certain que ceci n’est pas un signe rassurant quant au degré d’intelligence et de sincérité de ces politiciens. Reprendre les propositions d’autres selon les sondages prouve seulement qu’ils n’ont pas de vision à long terme… Mais ceci ne me désole pas plus que ça. Car l’important n’est pas là. Simplement, car je crois profondément qu’en politique, un mot suffit à créer un monde. Sarkozy, Hollande, en reprenant les nôtres pour tenter de récupérer des voix ne font rien d’autre que de nous crédibiliser. Ils nous offrent l’onction de la « réalité ».
Mais le peuple n’est pas dupe. Quand il entend riche, il ne passe pas à la viande hallal. Le mot entraine une succession de questions. « Quand est-on riche? » « Pourquoi l’est-on ? » « Est-ce justifié ? » Ces questions s’entrechoquant, à la recherche des réponses, le peuple se met à regarder le monde, à le concevoir, à l’imaginer puis à en dessiner un autre. Il s’approprie son univers. D’adhésions à certains mots, il rejette une réalité d’autres. « Riche » se remplace par « Partage ». « Compétitivité » par « solidarité ». « Croissance » par « humain ». De simples mots, de quelques syllabes, un monde tombe, un autre nait.
Vous allez logiquement vous demander pourquoi Sarkozy et Hollande se suicident ainsi. Pour vous dire, je n’ai pas la réponse. Ils nous offrent sur un plateau la victoire culturelle chère à Gramsci. Sont-ils inconscients ? Sentent-ils le peuple affamé de justice ? Sont-ils sensibles eux-aussi à l’appel d’un monde nouveau ? Qu’importe, je me rends compte que la victoire ne se construit pas que sur nos qualités. Les adversaires, par leurs nullités, leurs suffisances, leurs assurances, peuvent faire des fautes et nous ouvrir une voie « royale ». Nous voilà rassurés, en plus d’être bons, les autres sont mauvais !
Ainsi, en une semaine, le FdG est devenu crédible. Ce que j’évoquais dans mon précédent article prend forme. Nous apparaissons comme une force capable de gouverner. Nos mots ne sont plus notre apanage. Ils appartiennent au peuple. Nos méthodes, notre grammaire, « d’impossible », de « dangereuses », en quelques jours, par l’aide inconsciente de Sarkozy, sont devenus possibles et réalisables. Pensez seulement comment, il y a encore quelques jours, on nous moquait quand on évoquait la désobéissance européenne et le rapport de force avec nos partenaires. Merci Sarko, en 5 ans, tu auras au moins servi à une chose utile.
Les amis, les choses avancent. Il reste peu de temps. La réalité d’hier s’écroule par l’inconscience, l’inconsistance des gardiens du temple. Continuons. Prononçons, crions nos mots. Faisons les raisonnés. Leurs murs tremblent. Les nôtres se dessinent devant nos yeux.
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