Une histoire d’un second tour Hollande Mélenchon
Il était 19 h 59. Avec tous les camarades et amis, nous nous étions retrouvés à nouveau Place Stalingrad. Le soleil nous parvenait malgré des nuages chargés. La foule était encore plus massive que le soir du 29 juin 2011. Sur ce même lieu, à quelques pas de la station Jean Jaurès, nous avions alors lancé notre campagne. À l’époque, la réalité était encore loin. Nous étions dans les rêves, les espoirs et la liberté qu’offre l’ignorance de l’avenir. Nous étions rassemblés pour fêter la désignation du candidat commun du Front de Gauche. C’est lors de ce meeting que pour la première fois, la foule réunie s’unit dans des cris résonnants appelant à la « résistance ». Je me rappelle qu’à ce moment-là, j’avais compris. Dans cette assemblée, derrière ces regards remplis d’espoir, se cachait l’histoire, cette insaisissable fugueuse. Elle nous regardait. Elle devait s’interroger sur notre confiance et sur la force de nos rêves. 10 mois plus tard, à quelques secondes de l’annonce du résultat du premier tour, je la sens de retour. Elle n’observe plus. Elle s’écrit.
La rumeur tournait depuis un moment. Mais nous avions du mal à y croire. Même si, je l’avoue, le regard livide du laquais Pujadas était un indice non négligeable. « Surprise », ces médiacrates n’avaient que ce mot à la bouche. Pourtant, elle ne semblait pas être « divine » à la vue de leurs visages. Avec les amis, nous attendions de voir s’afficher les deux visages pour en être sûr. L’histoire attendait une image pour bifurquer. Les secondes semblaient s’éterniser. Mais 20h sonna. Enfin, le verdict allait nous être lu.
Une explosion me prit au coeur. Le moment fut si exceptionnel que je ne sais plus ce qui appartient à la légende, au mythe et à ma mémoire. La surprise fut belle, incroyable, irréelle. L’évoquer m’enserre encore le coeur et me fait sourire. Regardez mes yeux, c’est cette lumière d’étoiles que nous perçûmes ce soir-là et qui nous guida pendant ces deux semaines uniques. Hollande sortit en tête, mais Sarkozy fut expulsé du second tour. Nous assistions à une véritable déroute à droite. Pour la première fois, le candidat du Social Libéralisme assumé allait affronter le candidat de l’Autre Gauche au second tour de l’élection. Le peuple de France s’était offert un duel Rose Pale-Rouge. Dix ans après le coup de tonnerre du 21 avril 2002, les citoyens et citoyennes se ressaisirent et se rappelèrent comme jamais à l’histoire. Il rêvait et appelait la Gauche. De ce soir du 22 avril, la rupture avec le passé était consommée. Plus rien ne serait jamais pareil. Les deux semaines de l’entre-deux tours nous le confirmèrent.
Je ne sais pas par quoi commencer. Tout le monde évoque habituellement ce débat d’entre deux tours. Quel souvenir ! Si cela ne vous dérange pas, je préfère évoquer un moment qui, pour moi, symbolisa tout ce que le Front de Gauche porta dans cette campagne. Ce 1er mai, des cortèges rouges énormes se regroupèrent partout en France et notamment à Paris. La prise de la Bastille n’était qu’une petite répétition à côté de ces manifestations massives. C’est dans ces cortèges festifs que j’ai ressenti la fierté du peuple français. Les autres années, à la même date, nous étions si peu nombreux. Ce jour-là, aux parfums de muguets s’associait une foule énorme. Nous ignorions si nous allions remporter l’élection. Pourtant, nous étions fiers. Ce sentiment fut déjà une victoire. Nous espérions et nous étions fiers. Quel contraste avec ces dernières années ! Pendant si longtemps, nous étions presque convaincus de n’être que des choses, « des ressources » humaines, des coûts. Et là, par des mots, par l’union, par le volontarisme, d’un coup, nous nous sentions à nouveau humains. Avant même l’application de notre programme, les premières fleurs du succès s’offrirent à nous. Dans ces cortèges, chacun se sentait utile et acteur de son histoire. Quel gâchis quand on y pense d’avoir fait croire à tous ces gens qu’ils n’étaient rien… Ces invisibles, ces oubliés, ces négligés n’attendaient que d’être pris par l’intelligence. Cueillis, leurs visages et leurs regards changèrent.
Jean Luc Mélenchon, ce 1er mai, fit un meeting commun avec Besancenot, E. Joly et les forces syndicales. Cette journée fut unique. C’était 2005 retrouvé, mais en plus fort. Le fruit avait muri. Pendant des années, certains reprochèrent le conservatisme de gauche, la simple défense des acquis. Nous avions oublié notre force. Nous nous étions égarés. Cet après-midi où l’été avait pris de l’avance sur le printemps, nous avons retrouvé le progrès et l’offensive. Tout nous semblait possible. Est cela une révolution ? Lorsque le « osons » d’un Saint-Just semble se conjuguer à chaque rêve. Ce n’est peut-être rien, mais je me rappelle avoir assisté, cette après-midi-là, à une scène qui me semblait si incroyable quelques jours auparavant. Une institutrice, que je ne connaissais pas, me parlait alors que j’étais dans la foule. Elle était heureuse. Ces mots étaient si simples que je ne pourrais les oublier. Elle me racontait qu’elle n’avait pas le permis, mais que c’était des parents d’élèves qui l’avaient emmené sur place. Il y a quelques semaines, elle ne se sentait pas respectée et aujourd’hui, ceux qui la critiquaient et la négligeaient lui venaient en aide et la considéraient. Elle concluait sa conversation, avant qu’on se perde de vue, par ces mots « Vous savez comment faire pour que ça ne s’arrête pas demain ? ».
La campagne continua. Du côté du Front de Gauche, la fête semblait être un outil de campagne. Nous n’étions plus prisonniers du simple quotidien. Tout semblait aller de soit : L’humain, la solidarité, l’insurrection civile, le refus de l’individualisme, l’émancipation. C’était un bouillonnement intellectuel à chaque discussion de marché, à chaque débat de table ou de réunions publiques. Le « osons » raisonnaient dans tous les esprits. La réalité semblait s’être échappée pour laisser une place légitimée aux rêves. Ce que je viens de vous raconter, ce sont nos souvenirs, la campagne à notre niveau !
Les livres d’histoire, eux, se souviennent surtout de ce mercredi 2 mai. Les grandes chaines s’apprêtaient à diffuser le débat des deux gauches. Hollande et Mélenchon, camarades du même parti quelques années plus tôt, s’apprêtaient à proposer deux voies antagonistes pour la nation. Le stress était palpable. Les rues étaient vides. Au front de gauche, nous nous étions retrouvées dans des assemblées citoyennes partout en France. Si bruyantes habituellement, je me souviens qu’il y régnait un silence assourdissant. J’avais la sensation de me rendre au tribunal pour entendre le verdict. La messe allait être dite. Les oreilles pointées, nous avions des millions de scénarios dans la tête.
Hollande débuta sur la responsabilité. Emmanuel Valls fut surement son coach. Ces appels à la respectabilité, à la droite, à la rigueur semblaient tellement sonner faux et en décalage avec le 1er mai que nous avions vécu.
« Il faut mieux penser le changement que changer le pansement », Mélenchon attaqua fort. Dans son introduction, il cita Condorcet, invoqua la révolution, notre passé. Il nous rappela qui nous étions et qui nous pourrions être. Ce soir-là, il fut offensif. Hollande tomba dans le piège. Au lieu d’être un homme politique, comme Giscard en 1981, il préféra la posture du vieux professeur. Il pensait être à l’ENA. Il était pourtant devant la France. Un des grands moments fut lorsque Melenchon refusa de s’excuser de promettre l’augmentation du SMIC et l’élargissement du droit du sol. Hollande pensa effrayé les Français. Il ne fit que de rallumer leurs soifs d’idéals et d’égalité.
Ce débat fut excitant. Même si, du côté du PS, on retrouvait ce vieux démon qui ne cessait de le hanter. Hollande semblait s’excuser d’être de Gauche. Cela venait-il d’une stratégie pour être élu avec la droite ou de la psyché d’un parti finissant ? La réponse appartiendra à l’histoire. La France, elle, pensait à l’avenir ! Au lendemain du débat, Emmannuel Todd et Montebourg apportèrent leurs soutiens officiels à Mélenchon. Ils furent suivis dans la soirée par Marie Noel Lienneman.
Les médias continuèrent de s’interroger sur le comportement électoral de l’ancien UMP. Sarkozy allait-il appeler à voter Hollande pour faire barrage au tsunami rouge ? Ces interrogations politiciennes semblaient si vieillottes… Les organes de presses semblaient écrire comme si le monde n’avait pas changé. Pourtant, avec la qualification du Front de Gauche au second tour, plus rien n’était pareil. La France, le 23 avril, s’était réveillée différente. Comme après 1789, il était impossible de revenir à l’Ancien Régime. Le peuple de France semblait refuser à jamais le retour du libéralisme et de la peopolisation de l’action publique. Les citoyens s’étaient libérés des chaines du passé. Ils étaient libres. Cette liberté, nous l’avions tant attendue.
Ce dimanche 6 mai, allait-elle s’exprimer dans les urnes ? Allions-nous fuir devant les exigences de nos rêves ? Allions-nous foncer, transformer, écrire une histoire qui nous appartient ? À 19 h 59, comme deux semaines auparavant, les secondes s’éternisaient et mon coeur battait la chamade. 20h arriva et l’image du nouveau président s’afficha. La France avait choisi.
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